Il y a des rumeurs rebelles qui n'aiment pas faire parler d'elles à tous les coins de rimes, de rues, de disquaires et d'antennes radio. Prenez le groupe « La Rumeur » par exemple : eux, le marketing forcené, la promo à tout va, les chaînes en or plaqué qui brillent et tout le toutim, ce n'est pas vraiment leur truc. En effet, c'est dans l'ombre que « La Rumeur » a démarré, à coup de concerts enflammés, de textes bien aiguisés et d'engagement spontané.
Et puis progressivement, « La Rumeur » s'est fait un nom sans trop le chercher, dans le milieu fermé du hip hop souterrain. En l'espace de trois ans, Philippe, Ekoué (ex-Assassin), Mourad et Mohamed Bouroka dit Hamé se sont brillamment imposés avec une trilogie corrosive sous forme d'albums bruts de coffre : « Le Poisson d'avril » (1997), « Le Franc Tireur » (1998), et « Le Bavar Et Le Paria » (1999).
Mais quand on a du talent à revendre, on ne peut pas rester anonyme bien longtemps dans le milieu musical, surtout lorsque l'on assure sur des compiles de rap et que l'on participe aux albums de grosses pointures hip hop comme Assassin. De plus, il est rare que les grandes maisons de disques restent sourdes aux rumeurs enthousiastes qui annoncent l'existence d'un nouveau groupe sans concession regorgeant de pépites sonores. Le label EMI propose ainsi à « La Rumeur » de signer un contrat chez eux, et après moult tergiversations, le groupe accepte, pensant qu'il est possible d'être à la fois édité chez une major et de garder son indépendance artistique. Et « La Rumeur » a bien fait d'accepter puisque les albums publiés chez EMI gardent la même fraîcheur, la même spontanéité, la même verve fougueuse des opus précédents.
En 2002, « La Rumeur » arrive jusqu'aux oreilles du grand public avec l'album « L'Ombre Sur La Mesure » qui fait un carton. Deux ans après, « La Rumeur » est à nouveau de sortie avec un deuxième opus, « Regain de tension », qui aborde notamment les moments sombres de la vie du groupe, accusé de« diffamation à l'égard de la police nationale » après que Hamé ait publié dans le magazine gratuit « La Rumeur », un texte engagé, « Insécurité sous la plume d'un barbare », dont le passage suivant a provoqué l'indignation : « Les rapports du ministère de l'intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiétés ».
Ce même magazine, sorti au moment de la promo de l'album « L'Ombre Sur La Mesure », a suscité aussi la réaction de la radio Skyrock qui a porté plainte pour « incitation à la haine et à la violence » concernant le texte « Ne sortez plus sans votre gilet pare-balles », mais leur dépôt de plainte n'aboutira pas. Par contre « La Rumeur » sera attaqué en justice par le Ministère de l'Intérieur. Hamé sera finalement relaxé, mais suite à cet épisode judiciaire, « La Rumeur » quitte EMI qui ne s'occupe désormais que de la distribution de leurs albums, la production et l'édition étant gérées par le propre label du groupe, « La Rumeur Records ». « La Rumeur » n'en a pas fini avec la justice puisque le Ministère de l'Intérieur a fait appel de la décision du procès de 2004 qui avait donné raison aux rappeurs.
Regain de Tension :
Comment reconnait-on un vrai disque de rap, d'un rap de m*rde (ceux qui repondent que le mauvais disque passe plus facilement à la radio ont droit à un demi-point pour leur bon sens) ?
La bonne réponse est au "Regain de tension" qu'il provoque lors de sa sortie (entre les rappeurs baisseurs-de-string et les rappeurs-baiseurs-de-strings ) et pour ce genre de chose le groupe "La Rumeur" excelle.
Encore un cd qui va faire que "L'encre va encore couler" dans les rédactions (tel que The Source), les streetly-journalistes vont devoir encore faire chauffer les touches de leur clavier d'ordinateur pour prouver qu'ils ont bon goût.
"A nous le bruit", plutôt le son, de cet nouvel opus nous rend tout jouiasse (limite on pleure de la queue tellement c'est jouissif), on adore ce genre de rap.
Mais notre avis n'a pas d'importance, car les professionnels du disque rayon rap, "ils nous aiment comme le feu" aiment l'eau, nous ne sommes que les "soldats lambda" , alors que ce qu'ils recherchent ce sont plutôt des acheteurs lambda qu'on retrouve devant le Hit Machine chaque samedi matin à crier des anneries qui boosteront les ventes des poulains-nains.
Alors "P.O.R.C (Pourquoi On Resterait Calme)" se demande La Rumeur, quand personne ne veut faire quelque chose pour redonner l'image de la genèse du Hip-hop, du travail fait par des passionnés pour des passionnés, car avant l'argent n'était pas le facteur principal de la création, mais plutôt la passion, le désir, l'amour et le plaisir du travail bien fait.
Comme dans leur dernier album, le groupe s'attaque aux noyaux faibles : la justice et la police (deux choses totalement différentes). Au long du CD, on se retrouve dans un tribunal (tend bien l'oreille, tu pourras entendre au loin un "Inscrivez greffier" du juge) et dans le commissariat de ta banlieue, ou la seule importance pour eux est de connaitre ton "Nom, prénom, identité" lors d'interpellation abusive, pour rentrer dans leur quota.
C'est comme ça "Paris nous nourrit Paris nous affame" et ce sont les représentants de la force publique qui s'en chargent le mieux pour nous le faire rappeller (à l'ordre !!!).
Ce qui est infame, c'est de s'en rendre compte si jeune et de savoir que "Les mots qui me viennent" ne servirons pas à stopper les inégalités existantes, malgré cela les groupes du type de "La Rumeur" continuent à rapper pour faire bouger les choses et non pas simplement pour changer de classe sociale.
Ils ont compris que "Quand le diable est au piano" (un B.O.S.S, par exemple, derrière son micro) Dieu est au fourneau (les rappeurs indés rappant dans les MJC).
C'est pour cela qu'il faut leur laisser la parole, car le "Maître mots mots du maitre" s'adresse plutôt à nous, plutôt qu'aux fans de la station de radio "Nous sommes premiers sur ..."
Il n'y a de bonne critique qu'avec de bon produit ...
Du Coeur à l'Outrage :
Cela fait déjà dix ans que La Rumeur fait planer son ombre sur le hip hop français avec son « rap de fils d'immigrés » : Des maxis prometteurs, un engagement qui ne s'use pas avec le temps, un discours qui ne tourne pas avec le vent, un premier album peu connu mais que certains qualifieront de classique, un second plus difficile d'écoute sorti au milieu de bruyantes affaires judiciaires... Le passé de ce groupe est donc chargé, et l'on pouvait attendre beaucoup de ce troisième opus.
Cet album, astucieusement intitulé « du C½ur à L'Outrage », est de la même couleur que sa pochette : Noir, brumeux et glacial. Le groupe poursuit en fait ce qu'il a commencé sur « Regain de Tension », le deuxième album, c'est-à-dire se donner une identité propre, se doter d'une couleur musicale bien particulière. Les producteurs, dans la ligne du précédent opus, retranscrivent une ambiance nocturne menaçante, à partir de vrombissements synthétiques, électroniques et de scintillements glacials. Certains regretteront peut-être les productions plus soul du premier album, mais autant les rassurer tout de suite : la cohérence musicale de l'ensemble, et la réussite quasi parfaite de certains instrus (« meilleure des polices », « un chien dans ma tête », « quand la lune tombe », « nature morte », « là où poussent mes racines »...) plongent l'auditeur dans une délicieuse ambiance lunaire, dans des ruelles sombres, éclairées seulement par la lumière tamisée d'un lampadaire... Bref, pour ce qui est de l'atmosphère, l'album est une réussite, même si ce style électronique peut parfois s'avérer lassant pour certaines personnes ( comme sur le titre « non sous titré » ). Après, c'est comme toujours, une affaire de goûts.
Mais le véritable point fort de La Rumeur reste la qualité de ses lyrics. Tordons d'abord le coup à une rumeur (sans jeu de mots) qui dit qu'Ekoué serait supérieur aux autres. C'est faux. Son flow particulier lui permet de sortir du lot, mais pour ce qui est du niveau d'écriture, et c'est ce qui est le plus surprenant, les quatre MC ont des capacités comparables. Les textes construits (on sent les années d'études), le vocabulaire riche, la réflexion irréprochable, et la diction particulière, lente sèche et implacable, adoptée par les quatre rappeurs, ont pour effet de crédibiliser et clarifier leur discours, qui peut de ce fait toucher un public plus large que l'auditoire Hip Hop traditionnel. Pour ce qui est de cet album en particulier, c'est peut-être Hamé qui surprend le plus de par son niveau. Il parvient à mélanger la poésie, le hardcore, la philosophie et une réflexion historique en un même texte. Ses solos comptent parmi les meilleurs sons de l'album : « la meilleur des polices » d'abord, qui est une réflexion philosophique (peut-être inspirée de Nietzsche pour ceux que ça intéresse) sur la notion de discipline et d'acceptation de l'autorité, tout en étant une critique déguisée du système. « Un chien dans ma tête » ensuite, où il réussit la plus belle métaphore filée de l'album : un titre qui traite de son besoin, presque maladif, d'écrire, et de toute la difficulté que représente pour lui la création lyricale. Sur des thèmes moins originaux, dans un style où on les attendait plus, Ekoué et Philippe le Bavar nous proposent des solos qui restent cependant excellents : Une adéquation parfaite entre le beat et le texte pour Ekoué sur « là où poussent mes racines » et une plume descriptive presque cinématographique sur « quand la lune tombe » : une atmosphère inoubliable ! Quant au Bavar, il parvient une fois de plus (comme sur son splendide « 365 cicatrices » sur le premier album) à charger son flow d'émotion (c'est ce qui le démarque un peu des autres) et à faire pleurer sa plume sur « nature morte » : Un thème qui luit tient à c½ur, et où il s'efforce toujours de rester noble.
Sur les morceaux en groupe, où Mourad (moins présent à cause de son job) rejoint les trois autres MCs, la Rumeur est fidèle à ses idéaux, et nous propose une nouvelle palette de titres axés sur ses thèmes de prédilection : la liberté d'expression et leur manière de voir le hip hop (« En vente libre », « Non sous-titré »), la situation sociale des quartiers populaires, leur mépris vis-à-vis du rap game actuel ( comme sur « il y aura toujours un lendemain » où ils disent « Mon dieu veuillez ne surtout pas leur pardonner, ils savent très bien ce qu'ils ont fait » ), et surtout, la place de l'homme noir, la colonisation et la néo-colonisation : (« que dit l'autopsie »). Sur ce point, certains diront qu'ils ne sont pas d'accord, que le point de vue de la rumeur est peut être trop radical. D'autres le trouveront légitime. D'un point de vue purement artistique en tout cas, cet engagement ne peut que donner encore plus d'épaisseur aux lyrics et encore plus de valeur à l'album.
Pour finir, notons quelques surprises : D'abord la prise de risque à peu près réussie sur « une bande ethnique » aux influences rock. Ensuite, le featuring final qui ne convaincra pas tout le monde de par l'écart de niveau lyrical entre les artistes. Enfin, et c'est une bonne nouvelle, la Rumeur sort enfin de sa torpeur. Pour la première fois depuis longtemps, le groupe nous offre des morceaux qui, passez-moi l'expression, « font bouger la tête » : Du punch, de l'adrénaline viennent enrichir la qualité lyricale de morceaux comme « qui çà étonne encore ? » et surtout « Tel quel » au beat (enfin) fédérateur et envoûtant, où l'on peut pour une fois se laisser bercer sur l'instru scintillante.
Comme le dit le titre, la rumeur n'a pas perdu de sa rage et de son engagement, de sa passion ou de son talent. Toujours pas là pour donner au peuple ce qu'il demande (« on refuse pas de grandir, tout le contraire de la norme »), ce groupe est la preuve vivante que l'on peut être hip hop et vendre, que l'on peut être sous-produit et pourtant offrir un ensemble musical cohérent, et que l'on peut avoir dix ans d'âge sans pour autant avoir retourné sa veste et déçu ses fans de la première heure. Un très gros album
L'Ombre sur la Mesure :
Je suis l'ombre sur la mesure le violent poison
À l'écart de tous soupçons
Dans ce sombre récit dont personne se méfiera
Il s'agira de sang sur les murs au crépuscule d'une bavure
Je murmurais la haine enclavée dans les ZUP en région parisienne
L'amour comme rampart à la dérive au registre de ces âmes charitables
Plutôt naïves se perdent donne à ma palabre son caractère
Sourire Kabyle dans les artères de ma ville
Voilà à quoi l'instinct de malfaiteurs ma foi se familiarisera aux effusions sanguines
D'une trop commune routine la rue se masacre sous le ciel des damnés
N'importe quel trou du cul aujourd'hui est armé
Hier encore l'ombre d'un regard de travers sur le pavé se dissipait
Dans un silence de mort le crime désormais a la parole trop facile
Crois-moi pour qu'on en rigole de joie sous ces lampadaires qui éclairent la misère
Et si j'exagère l'obscurité la plus dense n'est jamais loin de la lumière
La plus vive mourir de ces rumeurs de peur et de paranoia à des heures tardives
Sous le tranchant de la lame d'un cran d'arrêt à vos risques et périles
Derrière les guirlandes d'acier d'une maison d'arrêt ou sur un disque vinyle
Refrain
Considère moi comme une bombe dont tu as allumé la mèche
Et qui égrène les secondes d'une saison blanche et sèche
Je suis l'ombre sur la mesure à la pointe d'une écriture
L'ombre de ces murs aux milles blessures que des bouches murmurent
Entre deux rondes de furies bleues du plus criard au blaffard d'un girofard
Je tisse ma toile noire sur des coeurs agards
Et je traîne mes guêtres sous les fenêtres de ces ruelles
Qui ont le lèpre mon coeur au fond de la cour des miracles en débacles
Sous les arcades malades où crisent les voies croisées de la faim
Et du vice je suis l'ombre cerclée de gris rouillé verouillé sur une aire
Où rien ne brille où les corps se compriment où le vue décline
Et où brigadiers fulminent regarde ces silhouettes grises
Dont les rêves gisent sur le pavé couvert de pisse
Elles poussent toutes la même porte
En crachant sur le trotoir de leur illusions mortes
Nous n'avons à perdre que nos pensées ternes
Te dire on t'aime avec le feu dans les yeux
De ceux qui sont près à tanter la diable pourvu qu'il garnisse leurs tables
Et conjurent la misère le fer et la pierre qui les enssèrent
Je suis l'hombre sur la mesure et je sature dans les graves de cette basse
Qui montent d'une cave parmis la crasse et l'éther d'une trop vieille poudrière...
Champs de Canne à Paname :
Issu d'un caillou en pleine mer
d'un petit bout de terre sur l'eau
d'une putain de colonie française
c'est clair qu'avec ces salauds
Avec ces colons sur leur bateaux
Avec Christophe Colomb et sa manie de planter son drapeau
Les Antilles furent piétinées, maintenant c'est ici que je m'esquinte
C'est froit, c'est la ville, à quand l'aller simple
Direction Mont Papillon, s'il faut je prends même un charter
bref, je prends l'air, la prise du bord de mer
Ici l'été on étouffe, entre la pollution et le bitume
Et tous les gars se retrouvent à la piscine de la commune
En guise de plages et de sable, on trouve du chlore
En guise de poissons j'attrape des saloperies au corps
C'est de plus en plus grave, c'est de plus en plus fort
Ce sentiment profond qui me pousse à renier ce décors
Du deuxième étage de mon putain de bâtiment
Encore le mal du pays, qui s'emplifie dans le ciment
Pourtant souvent je me dis chanceux
Rares sont ceux qui peuvent prétendre
Avoir de vrais proches autour d'eux
Une famille et des amis ca compte
C'est toujours eux qui me relèvent quand je tombe
Qui me guident quand je me trompe
Quand je m'écarte des sentiers battus
Quand ça trotte dans ma tête
Quand parmi toutes ces cloisons, je me sens perdu
Refrain
Et des champs de canne à Paname
J'ai le vague à l'âme
J'ai usé trop de semelles sur ce putain de macadam
Trainé mon cul dans chaque recoin, chaque rue
Des champs de canne à Paname
Flotte ce vague à l'âme
À ouais, il parait qu'on bouffe aussi du blanc
Du blanc de poulet, du Columbo de poulet
En fait, j'adore le poulet
Je le veux bien cuit, rôti, farci de son képi,
Même si je sais qu'un pays sans flicaille c'est l'utopie
Tant pis, ceux qui roulent les "r" t'emmerdent
Viens pas réveiller le ? qui dort, tu connais le proverbe
V'la le retour de baton, le revers de la médaille
Derrière la fête et les sourires se cachent des gens sans travail
Je suis pas le jeune paumé, t'inquiètes pas
L'épiderme terne qu'on m'a donné, je l'assume et je t'ai pas sonné
Donc viens pas me sonner tes conneries aux oreilles
Comme quoi l'intégration passe par nos quartiers qu'on balaye
De toute façons ici, ici ou là
là ou nos pas sont posés, si on bouge pas on restera
C'est ce qu'il faut se dire, pour la famille je respire
L'éloigner de toute cette merde, voila à quoi j'aspire
En attendant je rêve, là-dessus je paye pas d'impots
En d'autre termes envoie mon iles en photo
Pendant que maman regarde RFO
J'ai le vague à l'âme, parole de descendant de coupeur de canne
A qui t'as violé les femmes et pillé les âmes...
La Rumeur bientôt devant les tribunaux :
La Rumeur
commentaire(s)Le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy poursuit en justice la Rumeur pour "délit de diffamation publique" envers la police nationale.
Cette accusation vise trois passages de l'article dénonçant 'les bavures policières' ("Insécurité sous la plume d'un barbare", paru dans "La Rumeur, le Magazine").
Ce magazine gratuit de seize pages avait été distribué en avril 2002, dans le cadre de la promotion de l'album du groupe, "L'ombre sur la mesure."
On en saura plus sur le sort de la Rumeur à l'issue du procès qui se tiendra le 12 novembre 2004 à la 17ème chambre correctionnelle du TGI de Paris.
interview la rumeur
Lors de notre premier entretien avec le groupe La Rumeur il y a bientôt deux ans, il avait déjà été largement question du procès en diffamation lancé à leur encontre par le Ministère de l'Intérieur. Plus de deux ans de procédure, d'auditions régulières, de préparation et de tension ont passé. Mais aussi deux ans de concerts mémorables à travers toute la France, avec une tournée triomphale et hétéroclite autour de "L'ombre sur la mesure". Tout ce climat était fatalement propice à l'élaboration d'un nouvel album nerveux et percutant, en prise directe avec l'actualité du groupe, ses observations et convictions : "Regain de tension", sorti fin octobre 2004, remet un certain nombre de pendules à l'heure et renvoie dans les cordes les opposants de toutes sortes, à commencer par les institutions étatiques. Et le procès a finalement eu lieu, et le procès a bel et bien été géré avec brio et la tête haute. Une épreuve d'envergure dont les soldats de La Rumeur sont sortis relaxés, et un nouvel album à la saveur toute particulière : deux raisons majeures de revenir avec eux sur une fin d'année 2004 dense et riche, selon deux axes et à l'écoute de deux témoins : Hamé, hors de cause - Ekoué, sous tension.
Hamé, hors de cause
Un peu plus d'un mois après le verdict du 17 décembre, quel regard portes-tu sur le déroulement du procès ?
Hamé : On a eu droit à un véritable procès, qui a duré cinq heures. Je me suis fait cuisiner par la juge pendant environ une heure, le passage des témoins a duré deux heures, suivi d'une suspension d'audience, puis le réquisitoire de la substitut du procureur, la plaidoirie de l'avocat de EMI - qui entre parenthèses était lamentable, les conclusions de la défense par le second de mon avocat, et la plaidoirie finale de mon avocat - une ½uvre d'art. Le tout a formé un vrai débat, pas une parodie de procès, avec les magistrats de la 17ème chambre correctionnelle qui jugent des affaires liées au droit de la presse et qui ont justement la réputation de laisser place au débat et de s'intéresser aux sujets. La justice a fait son travail et elle a entendu nos explications. On a largement eu la latitude et la marge pour déployer notre système de défense, et même au-delà du temps qu'on espérait. Nous avons été entendus, et ça s'est soldé un mois après par une relaxe, une mise hors de cause, accompagnée de conclusions très bonnes, qu'on ne pouvait pas espérer meilleures. La présidente motive la relaxe pour au moins deux raisons : d'abord en vertu du droit à la liberté d'expression, mais, aussi et surtout, parce que les propos incriminés ne sont pas infondés : au regard du passif de la police française ces cinquante dernières années, on peut effectivement dire que « les rapports du Ministère de l'Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiété ». Ca veut dire que c'est inscrit dans la justice française, et que mes propos peuvent être clamés sur la place publique par n'importe qui sans risquer de se faire attaquer, puisqu'il existe maintenant une jurisprudence en quelque sorte. Et ça il fallait pouvoir se le payer, c'est une belle victoire ! Ca ne paie pas le beefsteak, mais symboliquement c'est inédit. On a donc toutes les raisons d'être enthousiastes, et on va continuer. D'autant qu'une heure, une demi-heure, cinq minutes avant le procès, on était à des milliers de kilomètres de se douter que les choses allaient prendre cette tournure. Le tribunal, c'est le dernier endroit où j'aurais aimé me trouver cet après-midi-là. J'aurais préféré faire du tricot ou aller à la pêche. Mais il fallait affronter ça. Et avant tout, on s'est très bien défendu. Si on était arrivé à la barre en disant « nique sa mère Sarkozy, il faut tuer les flics », si on s'était défendu comme des demeurés, on se serait forcément fait épingler. On s'est bien défendu, et manifestement le climat à la 17ème chambre était favorable à entendre ce qu'on avait à dire. Après, il y a des paramètres liés à la vie politique française qui nous échappent et qui ont aussi fait que le climat était peut-être plus favorable. En tout cas, si la justice pouvait être à l'image de cette chambre-là, on aurait peut-être moins de raisons d'éructer derrière un micro.
Parmi ces paramètres politiques, il y a le fait majeur que le Ministère de l'Intérieur n'a pas envoyé de représentants. Cela vous a-t-il été expliqué ?
Hamé : Ca ne nous a pas été expliqué. Plusieurs choses étonnantes se sont passées pendant le procès. Au bout d'une heure, la juge n'a plus de questions à me poser, après m'avoir tendu quelques pièges dans lesquels je ne suis pas tombé, donc je souffle. Au terme de l'interrogatoire de la juge, mon avocat me pose une ou deux questions, puis la parole est à la procureur. Et la procureur n'a pas de questions à me poser ! « Vous pouvez vous asseoir ». Qu'est-ce qui se passe ? On arrive plus tard au réquisitoire de la procureur, qui se désolidarise. Il faut savoir que pendant la séance, oralement, la représentante du ministère public a liberté de parole, contrairement à l'écrit dans la procédure. Elle a donc le droit de se positionner, de poser des bémols, par rapport aux poursuites engagées par l'Etat. Et c'est ce qu'elle a fait. Elle a déploré le fait que le Ministère de l'Intérieur n'ait pas fourni d'avocat, et a fait comprendre sans le dire comme cela qu'elle ne roulait pas pour Sarkozy, et qu'à l'écoute des propos attaqués, qu'elle a résumés succinctement en les diluant un petit peu, ce n'était pas l'institution en tant que telle, ou le principe-même de l'existence de la police, ou l'honneur de tel ou tel individu qui se trouve être flic, que j'avais cherché à bafouer, mais que mon article, qui se situait dans la problématique de l'insécurité observée d'un autre point de vue, traitait des violences illégitimes de la part de représentants de l'Etat, qui bénéficient manifestement d'une certaine clémence de la part d'une justice à deux vitesses. Je me suis retourné vers mon avocat en lui disant que je ne savais pas qu'on avait un troisième avocat de la défense ! Mais j'ai capté par la suite, ce sont des choses qui nous dépassent un peu... Un procès, c'est ce qu'il se passe à l'intérieur de l'audience, et ce qu'il se passe à l'extérieur, en amont et en aval. Je présume qu'à l'extérieur, étant donné qu'il s'agissait d'une plainte de Sarkozy au nom du Ministère de l'Intérieur, son successeur, qui ne roule pas pour les mêmes intérêts, a peut-être eu la volonté de le planter... Mais notre défense était dans tous les cas bien construite et irréprochable. Mon credo était « ce qu'on défend et ce que j'ai écrit, c'est légitime, j'ai raison, la dignité, le « bon sens » sont de mon côté ». C'est ce que je me disais en permanence. Et il fallait que je le démontre, non pas en n'assumant pas les propos et en jouant sur les mots, mais en les réitérant, et en les creusant.
Comment as-tu choisi tes témoins, et comment avez-vous préparé la défense ?
Hamé : C'est très simple : dans ma bibliothèque, j'ai plusieurs livres sur la question, de cinq ou six auteurs qui m'ont aidé à me bricoler une conscience politique. Il fallait faire appel à des gens en mesure de corroborer et d'étayer mes propos, de m'aider à montrer que ce n'était pas une lubie de ma part, que je ne m'étais pas levé un matin en me disant « je vais déshonorer la police ». Parce que ce ne sont pas mes propos qui déshonorent la police, c'est la police qui se déshonore elle-même, par toutes les saletés et les cadavres qu'elle a dans ses placards. Il fallait trouver des témoins non seulement d'accord avec cela, mais qui soient également en mesure d'amener des éléments probatoires ; parce qu'un témoignage de moralité, ça n'est pas intéressant car ça n'est pas l'enquête : tout le monde peut en faire, c'est de l'ordre de la subjectivité et ce n'est pas marqué du sceau de l'impartialité. Et c'est facile d'être subjectif et passionné par rapport à cette question. J'ai donc voulu amener à la barre des gens qui sont dans un autre registre que le mien. Je me suis chargé de la passion pendant une heure, et je n'avais pas besoin d'amener des militants du MIB - même si je les avais contactés. J'avais besoin de gens qui amenaient concrètement des faits, non des jugements de valeur. C'est le cas de Maurice Rajsfus, qui est un historien de la répression, qui a entre parenthèses une histoire bien particulière - c'est un enfant de la rafle du Vel' d'Hiv, donc raflé par la police française, qui a transité avec sa famille par Drancy et a été miraculeusement rescapé alors que toute sa famille a péri dans les camps d'extermination ; il a un titre qui permet qu'on prenne au sérieux ce qu'il avance, puisqu'il a largement enquêté sur la question des violences policières. Erik Blondin nous a également amené des faits : il est gardien de la paix et il est venu témoigner de ce qu'en 25 ans de carrière il a pu constater dans ses services de la part de ses collègues baveurs - humiliations, brutalités. Il a eu le courage de venir le dire, parce qu'il faut savoir ce qu'est l'esprit de corps dans la police ; ce type a des couilles. Puis Pierre Tévanian et Saïd Bouamama pour un état des lieux au sein des quartiers populaires sur le rapport jeune-police. Fabien Jobard a quant à lui été magistral pendant quinze minutes - c'est un chercheur au CNRS très talentueux qui travaille sur la police et qui contrairement à Maurice Rajsfus a accès aux archives d'Etat, ce qui fait de lui un témoin très précieux. Quand je leur ai proposé, tous ont rapidement accepté de témoigner ; il y avait après un équilibre à trouver entre tous : quand un témoin entre dans une salle d'audience, il arrive à froid dans une atmosphère à chaud. Il est à part et n'a aucune connaissance de ce qui a été dit, et il est balancé dans l'arène. On a donc fait en sorte, par rapport à ce qu'ils étaient censés dire et par rapport aux questions que mon avocat avait à leur poser, que tout s'emboîte bien, en essayant d'éviter la redondance : chacun avait un terrain d'intervention pour qu'il y ait une vraie complémentarité. Et ça, on l'a bossé. On a construit une vraie stratégie de défense.
Es-tu satisfait du traitement de l'affaire par la presse ?
Hamé : Oui, il m'a satisfait. Après les gens écrivent ce qu'ils veulent et ça ne nous appartient pas... Cependant, favorable ou pas, ce que je constate c'est que notre affaire a eu moins de retentissement dans les grands médias de masse - notamment la télévision. Aucun 20 heures n'a couvert cette affaire ; je me suis demandé pourquoi, parce qu'on a tout fait pour que les gens soient au courant - notamment en bombardant l'AFP de dépêches. Peut-être que c'est parce qu'on n'est pas dans l'affiche très manichéenne, avec d'un côté les sauvageons qui insultent, et de l'autre les gentils policiers qui ont un travail dur et dont l'honneur est bafoué. La problématique était plus complexe que ça, trop complexe pour certains médias. On a apporté la preuve qu'il y avait des centaines de morts au passif de la justice française sans que les assassins aient été inquiétés. Ce débat n'avait pas aujourd'hui à atterrir sur la place publique - je veux dire la vraie place publique, c'est-à-dire la télé, le vrai média qui bourre le mou des gens.
Si la problématique était trop complexe pour lui, Fogiel dans son émission « On ne peut pas plaire à tout le monde » a pour le coup essayé de la ramener à une opposition manichéenne d'écervelés.
Hamé : Oui, on était inassimilable à ce format. Il aurait voulu qu'on lui fasse du Stomy ou du Joey Starr, qu'on s'énerve et qu'on commence à monter sur nos grands chevaux. On n'est pas des bons clients pour ça.
Alors pourquoi y être allé ?
Hamé : Parce qu'il nous paraissait judicieux, important, stratégique de donner une visibilité au procès trois jours après, en période de délibéré, ainsi qu'une visibilité aux projets de La Rumeur. Je ne suis pas masochiste, mais mettre à l'épreuve notre capacité à nous défendre face à notre antithèse, ce n'est pas déplaisant. Je pense qu'il faut qu'on soit capable de porter cette contradiction jusque là, même si bien-sûr en dix ou quinze minutes on n'a pas fait de hold up : Fogiel a dix ans de vice télévisé, il détient les codes et les règles. Mais on n'est pas allé là où il nous attendait, on n'a pas joué le rôle qu'il espérait nous voir jouer. Dans la manière de poser ses questions, il t'envoie toute la saleté, il te renvoie à l'image de l'ennemi intérieur : tu es homophobe, antisémite, terroriste, délinquant, sexiste, la totale. Il me faudrait un quart d'heure en me laissant parler pour que je commence à inverser ou à me redessiner un autre visage ; mais si on part là-dedans, on oublie le procès, on fait le show. C'est du direct, il faut réfléchir très vite : soit j'emboîte le pas, soit je me sors des cordes, je laisse passer la tempête et on revient sur le procès, sachant qu'on est en délibéré, et que même si ça sentait bon la relaxe après l'audience, on ne criait pas victoire. Ce qui ne m'a pas déplu, c'est qu'ils ont aboyé, ils ont éructé, ils ont essayé de nous pousser dans nos retranchements, genre « vas-y, dis nique ta mère ! » ; mais non, il ne faut pas se comporter comme l'idiot à qui on montre la lune du doigt et qui regarde le doigt. Tranquille, on vient de se coltiner un procès de cinq heures, alors ton émission c'est du pipi de chat. L'essentiel est qu'on ait parlé du procès. Il nous coupait à chaque phrase, mais c'est dû au format de la télé : c'est le média de l'immédiateté, des idées simplistes, des slogans, ce n'est pas le média de l'analyse et de la mise en perspective. Son émission pue la France rance, mais c'est une question de stratégie : à un moment donné, il faut qu'on communique, qu'on informe. Et ce malgré toute la crasse qu'on veut nous mettre sur le dos avant même qu'on ait ouvert la bouche, malgré tous les obstacles à ce qu'on entende la légitimité de notre volonté de mettre en accusation une certaine tradition française ou l'Etat français ; puisqu'on est d'avance suspect, ce qu'on va dire est déjà quelque part illégitime, parce que tu es quelque part la cinquième colonne Al Qaida, quelque part crameur des meufs dans les caves, quelque part antisémite. Et ça, c'est quelque chose sur quoi il va falloir batailler ferme ; quand on va dans ce genre d'émission et qu'on se retrouve face à ça, même si c'est du spectacle, ça ne me fait pas rire, parce que tu as le pouls de la manière dont l' « opinion » a été travaillée. Fogiel est venu nous voir pendant vingt minutes à la fin de l'émission, et il nous a dit en substance « je dis ce que les gens ont envie d'entendre, je surfe sur leurs clichés ».
Je ne veux pas jouer les oiseaux de malheur ou prophétiser l'apocalypse, mais il y a quelque chose de très dangereux derrière ça. Ce que je crains, c'est que les élites politiques, médiatiques et économiques nous aient construit - et d'année en année, il y a des campagnes idéologiques qui vont dans ce sens-là - les différentes facettes de l'ennemi intérieur, et une nouvelle figure du sous-homme. Quand tu es affublé de mots comme « sauvageon », « barbare », « cafard », quand sous prétexte de lutte contre les fondamentalismes et pour la laïcité, c'est la xénophobie qui s'exprime... Parce qu'il ne faut pas se leurrer, l'islamophobie est de l'arabophobie ou de la négrophobie déguisée ; l'affaire du voile a été le prétexte à toutes les pires saletés, et on n'était pas dans l'opposition bouffeurs de curés contre aristocratie ou clergé, mais dans un truc super réactionnaire. Il y a aujourd'hui un consensus sur le fait qu'il existe un ennemi intérieur, un bouc émissaire désigné. Depuis que j'ai ouvert mes yeux d'enfants, je ne me suis jamais retrouvé face à une image renvoyée aussi dégradante et dégradée. Et si demain, une grave crise ébranle l'économie française et qu'elle perd vingt places dans l'échelon des puissances économiques, entraînant organiquement une crise politique et sociale, je pense que c'est le prélude à des persécutions voire à des massacres de masse. Historiquement, tous les grands massacres de masse sont intervenus dans des périodes de crise sociale, économique et politique, et les catégories de la population qui ont subi ces massacres et ces persécutions ont été des mois et des années en amont l'objet de représentations, de constructions et de discours qui tendaient à les exclure de l'humanité. Ca a été vrai pour la traite négrière, pour les Indiens, pour les peuples colonisés, pour les Juifs, pour les Tutsis : avant d'être tués et massacrés comme des sous-hommes dans la réalité, ils ont été tués dans les représentations et dans les mots. Et ce ne sont pas des représentations et des mots qui émanent d'individus isolés ou de groupuscules extrémistes en marge, ce sont des représentations et des mots qui sont le fruit d'instances et d'institutions irrécusables et qui par conséquent deviennent vrais, légitimes. En ce moment, le début de cela se dessine. Et je ne rigole pas avec ça.
La collusion média-politique que tu évoques est particulièrement sensible quand quelqu'un comme Fogiel vous dit finalement que vous n'avez pas à vous plaindre, puisque l'issue du procès vous est favorable... en oubliant par là même que toute l'histoire part d'une plainte déposée par le Ministère de l'Intérieur !
Hamé : Oui, et de tout le climat. C'est pour ça que je tenais à insister sur le climat, sur le contexte dans lequel on avait écrit l'article, sur l'hystérie que ça a généré. Fogiel est à la fois symptomatique et anecdotique. D'un côté, il est à l'image de cette France rance qui malheureusement se fait bourrer le mou et gobe tout cru ce qui lui est projeté par la télévision. Et d'un autre côté, il a tenu son rôle, et à la limite tant mieux : on n'y était pas allé pour le convaincre, mais pour faire tâche, et pour nos intérêts. Et au final c'est positif. Maintenant, on fait du rap et on n'a pas d'autre intention ; je fais du rap, j'ai envie de m'épanouir là dedans, de monter sur scène, d'écrire des chansons. Pendant un an et demi, on a fait 70% de non-artistique : s'occuper du procès, du label, du magazine, du site internet, boucler la fin de tournée, et on est tous dans le groupe plus ou moins manager. Mais quand tu es dans le bain et qu'il est à 100 degrés, tu es obligé de bouillir. Maintenant j'en ai un peu le ras-le-cul : j'aimerais écrire des textes, lire, m'instruire, me cultiver, voyager. Mais bon, on a la pêche, on n'est pas des pleureuses, on pète un coup et la vie est belle ! Et surtout, on se retrouve aujourd'hui là où on voulait être : on a tous l'impression de ne pas avoir trahi nos rêves de gosses.
Ekoué, sous tension
Dans Les mots qui me viennent, tu dis « Je ne suis que le porte-parole de la mienne », ce qui peut surprendre pour un rappeur et a fortiori pour un membre de La Rumeur.
Ekoué : Je considère que dans le rap, il est essentiel de parler en son nom. C'est l'essence même de cette musique : une personne avec un micro face à une autre personne. Je suis un homme avec un tas de questionnements, qui assume ses contradictions, qui essaie d'apporter des esquisses de solutions, qui a des certitudes, des doutes, des failles. Je suis une palette de tout cela, et cette palette émane de ma propre personne et de mon environnement,. Et c'est la même chose pour les autres membres du groupe. C'est ce qu'on appelle ne pas mentir, parce que le rap, c'est une radiographie de ce que tu es réellement. Personnellement, je parle de nous, de notre expérience, de ce qu'on a appris de nos modestes trente ans, et je ne rentre absolument pas dans une posture de leader ou de donneur de leçon.
A plusieurs reprises dans l'album Regain de tension, vous prophétisez l'émeute, un noircissement des m½urs, une patience qui ne durera pas. Faut-il y voir l'expression d'un souhait ou d'une menace ?
Ekoué : Des deux. D'un souhait et d'une menace. On parlait récemment des syndicats de routiers qu'on a menacés de retrait du permis de conduire s'ils en venaient à des mobilisations persistantes. Face à ce genre de situation, je ne vois pas d'autre alternative que de descendre dans la rue et de tout casser. A l'heure actuelle, ces états de fait s'accumulent. Et le fait que Hamé ait été attaqué en justice pour l'article « Insécurité sous la plume d'un barbare » nous conforte d'autant plus dans cette position : se faire attaquer pour un texte aussi référencé, aussi écrit, avec des véritables données sociologiques, c'est une infamie. Si aujourd'hui tu n'as pas le droit de dire cela et de surcroît en ces termes, je pense que c'est une situation qui nous conduira au chaos, aux émeutes. Quand un jeune se fait buter par un flic, je ne suis pas pour la conciliation, à plus forte raison quand tu peux déjà anticiper le résultat du verdict, qui va rarement dans le sens des victimes.
Dans L'encre va encore couler, tu dis « Trop de savoir est dangereux tu n'imagines même pas ».
Ekoué : Oui, bien-sûr. Enfin, modestement, parce qu'on a encore besoin d'instruction : à trente piges, on n'est pas des êtres construits, et avec nos années de galère on a accumulé pas mal de retard. Mais à partir du moment où tu sais, où tu es sur le chemin du savoir, tu déranges. Quand tu sais un minimum de quoi tu parles et que tu t'assois sur des positions non consensuelles, qui ne vont pas dans le sens d'un certain point de vue officiel ou institutionnel, tu deviens subversif. Tu ne déranges pas quand tu mises tout sur l'attitude ; ça, ça fait rire.
Pour continuer sur les citations, tu te dis « Heureux dans [ton] cliché » dans le titre Les mots qui me viennent.
Ekoué : L'image qu'on nous renvoie de nous-mêmes, on a fini par vivre avec. Vous nous voyez comme des mongols écervelés avec une casquette de travers, qui carottent derrière un micro ? Tant pis, je ne chercherai pas à vous prouver le contraire. Ce cliché-là, il me convient, je l'assume. Même si je sais dans mon for intérieur que je ne suis pas comme ça, je n'ai même pas envie de me battre contre. C'est comme ce fameux débat « oui, vous êtes des rappeurs, vous critiquez le système, alors pourquoi vous portez des Nike ? ». Tu veux qu'on se tricote des pulls en laine ? On n'est pas en dehors de la société de consommation, on en bouffe tous les jours, et je suis consumériste comme n'importe qui. Je ne suis pas un exemple de vertu, et dans nos disques comme dans les propos qu'on peut tenir ailleurs, il y a des choses qui ne vont pas dans le sens de la morale et qui peuvent déplaire. Mais aussi d'autres qui sont plus constructives.
L'existence de ces deux facettes est claire dans Regain de tension, et c'est sans doute tant mieux car le côté plus « violent » de La Rumeur n'avait semble-t-il pas toujours été bien perçu par certains dans L'ombre sur la mesure, qui ne retenaient que Le cuir usé d'une valise.
Ekoué : Tout à fait. Je considère qu'on a tout dit dans L'ombre sur la mesure : c'est un album qui a été très scénarisé, où on s'est mis dans l'esprit d'un cinéaste. A cette époque-là, je matais du Parrain à longueur de journée, j'étais à fond dans l'univers film noir et mafieux parisien. Et le jazz accompagnait très bien certains de nos récits, comme Le cuir usé d'une valise ou Moha par exemple. L'album a été conçu sur un ton assez posé, et on y a insufflé beaucoup de dignité. Mais Regain de tension est l'½uvre dont je suis le plus fier. Dans cet album, il s'agit avant tout de dire ce qu'on est : on n'est pas que des mecs qui peuvent faire des belles métaphores et de la belle poésie, on est aussi des gars du bitume, des enfants des cités qui assumons nos passés de caillera. On est plus enclin à une perspective quotidienne : on n'est plus dans l'histoire, on est dans le concret, dans l'actuel. Donc on aboie beaucoup plus. Et puis il y a eu l'affaire, le procès : quand on voit qu'on se fait attaquer pour ce genre de choses, par moment on a envie de dire « prends ça dans ta gueule, prends toi un Soldat lambda, prends toi un P.O.R.C. ». C'est vrai que ça déplaît à une certaine presse, mais tant mieux. Quand je vois que Libération en dit que c'est un pamphlet de haine froide... très bien ! Si Regain de tension n'est pas au goût de Libération, tant mieux, ça écrème. Ce qui me déplaisait dans la réception du premier album, c'était le côté ambigu, hétérogène. Il y a eu des gens de SOS Racisme ou de Ni putes ni soumises qui nous ont dit qu'ils adoraient nos textes, alors que ces gens-là représentent tout ce qu'on déteste. Au moins, avec Regain de tension, les choses sont claires.
Quand Philippe dit « Si c'est faux dans les accords, peu importe si ça matraque fort », on tient peut-être là une belle définition de la musique de La Rumeur.
Ekoué : Exactement. Des fréquences stridentes, un son qui agresse, des paroles qu'on n'aime pas entendre, une certaine fierté populaire, une haine froide, parfois très immorale et hardcore ; et une démarche qui va de soi, parce que si La Rumeur commence aujourd'hui à prendre de l'ampleur à tout point de vue, en pérennisant un travail de longue haleine, c'est un succès qu'on a arraché par la force de nos concerts, de nos ateliers d'écriture et de nos magazines. Ca c'est un succès underground, et en plus en indépendant – même si l'indépendance en soi ne veut rien dire. L'important reste la démarche et le propos.
Philippe parle de « ces trois centimètres carré de voile [qui] plongent dans la psychose ». Dans le « débat » sur le port du voile à l'école, on a pu voir la grande difficulté qu'il y avait à s'opposer à cette loi par principe (de liberté, d'éducation pour tous), puisque le fait religieux était immédiatement ramené sur le tapis, et a largement occupé la discussion alors qu'il n'était pas un aspect essentiel du problème.
Ekoué : Ce qui est vraiment pervers dans ce débat, et ce qui m'attriste vraiment, c'est qu'au-delà de toute polémique et de toute considération religieuse, on s'en prend à des jeunes filles qui vont à l'école, qui sont sur le chemin du savoir et de l'instruction. A partir du moment où on ferme la porte à des gens parce qu'ils ont des signes religieux apparents, je pense que c'est le début de la fin. Personne n'a posé cette question, qui me paraît essentielle : quel sera l'avenir de ces jeunes filles qui n'iront pas à l'école ? Constituer des générations de femmes de ménage ? Bien-sûr qu'il y a des filles qu'on force à porter le voile, mais il y a beaucoup de nuances entre les extrêmes, et il y a aussi des gens en France qui ont une vraie conception progressiste de l'Islam. On nous a fait croire que nos grands frères étaient des vendeurs de came, que nos parents étaient des irresponsables, et maintenant on nous fait croire que ces jeunes filles voilées incarnent l'ingérence des pays du Moyen-Orient et du Maghreb en Occident, et l'islamisation des banlieues et de l'espace public et laïc. On a fait une grande psychose là-dessus, et voilà où ça nous a mené.
Vous avez rencontré Mehdi Ba (éditeurs aux Arènes et auteur en 1994 de Rwanda : un génocide français) et publié dans votre magazine un entretien avec lui à propos de l'implication française dans le génocide tutsi. Selon toi, qui aujourd'hui parle le mieux de l'Afrique ?
Ekoué : Déjà, oubliez ce fils de pute de Stephen Smith et son Négrologie, pourquoi l'Afrique meurt, cet espèce de Monsieur Afrique à la bonne conscience de la gauche P.S., ancien journaliste de Libération, qui t'explique grosso modo que les Africains ont un petit cerveau et que s'ils sont dans la misère, c'est qu'ils l'ont bien voulu, et que si les Japonais avaient été en Afrique ce serait la première puissance économique mondiale. Ces livres bourrés de clichés et d'amalgames voilés par une science du verbe et une rhétorique, ce sont de véritables pourritures extrêmement dangereuses. Parmi ceux qui parlent bien de l'Afrique, je citerais Mehdi Ba, Saïd Bouamama qui a écrit des choses qui m'ont semblé très intéressantes sur l'Algérie, quelques écrits de Jean Ziegler, Jacques Vergès qui a un point de vue sans équivoque sur la question, François-Xavier Verschave qui a vraiment des couilles et qui dit les choses telles qu'elles sont, alors qu'il y a un verrou et une désinformation totale dès qu'on traite de ces sujets qui touchent directement à des questions de néo-colonialisme. Moi, je suis d'origine togolaise : le Togo est une des plus vieilles dictatures du monde, celle de Gnassingbé Eyadéma depuis plus de quarante ans, installé directement par des Français et nourri par tous les réseaux Françafrique. Il faut dire ces choses-là. Et il n'est pas normal que ces analyses se bornent à des journalistes, des universitaires ou certains artistes : j'attends qu'un représentant politique parle en ces termes.
PHH : Quels sont vos clips programmés actuellement à l' antenne ? Allez vous en tourner d'autres ?
Hamé (La Rumeur) : Actuellement on en a fait trois : le cuir usé d'une valise, l 'ombre sur la mesure, et le coffre fort. Ils ont tous été diffusés avec ou sans préachat. Même si le cuir... a été le plus joué. A l'origine un seul clip devait être réalisé avec un budget donné. On a décidé d'en faire trois avec ce même argent. Peut-être un prochain clip puisque le pari a été réussi avec ces trois là...mais c'est pour l'instant pas à l'ordre du jour, tournée et enregistrements de nouveaux titres inédits obligent.
PHH : Pour ma part, c'est surtout votre manière de travailler qui m'interpelle, je voudrais savoir si quand tu écris, tu t 'attaches plus aux mots ou aux idées. Est ce un enchaînement de mots ou vous partez d'un thème bien précis pour aller vers les mots ? Quel est le sens : des mots vers les idées ou du thème vers les mots (en sachant que certains mots reviennent souvent dans le vocabulaire un peu sombre) ?
Hamé (La Rumeur) : Depuis le début, on essaie d' imposer un certain univers, de dégager de ça une identité forte. C 'est vrai pour les textes, la musique, la manière de rapper. C' est vrai qu 'on a un certain champ lexical, y a des termes qui reviennent aussi inconsciemment. Cela jaillit assez naturellement, avec les outils terminologiques que l'on a, on essaie d 'exprimer ce qu 'on pense avoir compris de notre vécu et du monde qui nous entoure. On s'efforce de mettre le doigt où ça fait mal, et après on donne de l' ossature, de la chair et on essaie de rendre le tout le plus organique possible, d'incarner nos textes et nos instrus. Il n ' y a pas d 'échelle de priorités, ce n 'est pas aussi rationnel, industrialisé. L' album est révélateur aussi de notre état psychologique et matériel, d'une certaine période de notre vie, de certaines tensions qui nous traversent.
PHH : Donc ce n 'est pas pensé mais il existe quand même des schémas identitaires ?
Hamé (La Rumeur) : C'est sur, comme tu l 'as dit l 'album est assez sombre, c'est révélateur de l 'atmosphère qui règne dans le groupe, de notre regard sur la réalité et la société. Ce n 'est pas angoissé, juste pessimiste.
PHH : On a l'impression qu 'il existe réellement un choix des mots, que vous faîtes même un important travail sur la langue française.
Hamé (La Rumeur) : On a un soucis de travailler sur le verbe, en toute modestie, de développer un intérêt poétique et littéraire. On a été à l 'école, Ekoué est encore à la fac, moi j'ai fait six années de fac... On a tous grandi dans des cités ou quartiers ouvriers, mais on a à notre disposition des outils et des instruments pour enrichir notre pensée...On est des maniaques du terme précis pour l 'idée précise.
PHH : Oui, d 'exploiter la langue au maximum...
Hamé (La Rumeur) : Oui, on a cette espèce d'obsession, si deux mots existent pour désigner un seul et même objet, c'est qu'une nuance existe entre ces deux mots, une nuance peut alourdir ou adoucir. Donc, on a ce soucis du verbe, en oubliant pas le dénominateur commun qui est notre univers.
PHH : Avez vous été influencés par certains auteurs, que ce soit dans la musique, la littérature ?
Hamé (La Rumeur) : Oui, forcément. Personnellement, j'ai mes livres de chevet.
Ca va de Kateb à Jean Genet, de Mahmoud Darwich à Lautréamont et beaucoup de littérature anti-impérialiste et Tiers Mondiste, Frantz Fanon, Aimé Césaire pour son procès du colonialisme, Néruda...et bien d'autres.
On est des bouffeurs de bouquins dans la Rumeur, et tous les minots qu' on rencontre dans les ateliers d'écriture, on leur dit d'aller bouffer du livre. Ceux qui vous diront n'avoir jamais mis les pieds dans une bibliothèque et malgré ça pouvoir faire du rap, tant mieux pour eux mais ça n'a pas beaucoup d'intérêt....c 'est une forme de poésie le rap...J' ai besoin de me nourrir de ce que d 'autres ont écrit, même si ils ne sont pas du même horizon que moi, des gens qui ont parlé avec des plaies ouvertes à vif, parce que c 'est de ça qu 'on parle, de ce qui nous fait mal, ce qui nous tue, hier comme aujourd'hui. Et de notre besoin d'y résister et de combattre. Cet album est aussi un règlement de compte avec le mépris.
PHH : C'est quelque chose qui revient souvent...( décolonisation, tiers monde )
Hamé (La Rumeur) : Ce sont des choses qui sont encore vivaces dans les souvenirs familiaux et dans notre société actuellement. En fait, c 'est le tabou qui est encore très vivace.
PHH : C'est aussi le pays tout entier qui a du mal a faire table rase du passé, a tout mettre bien a plat...
Hamé (La Rumeur) : Oui, regarde dernièrement, Massu ( général connu pour son intervention dans la bataille d 'Alger ndlr ) est mort et on l 'a célébré en grande pompe...
PHH : Surtout que comparé aux Etats Unis avec le Vietnam, on a peut être pas assez fait d ' examen de conscience, il n ' y a qu'à voir le nombre de films faits sur les deux conflits...
Hamé (La Rumeur) : C'est moins l'examen de conscience que la justice dont on a besoin. La France était une puissance coloniale et elle le reste. Dans les ½uvres génocidaires dont elle se rend complice directement sur le continent africain et aux caraïbes aujourd'hui encore (Rwanda, Haïti, Commores). Qu'elle fasse son examen de conscience tant mieux pour elle si ça peut l'aider à mieux vivre et regarder en face ses crimes...personnellement je m'en fout. Si elle souhaite se faire pardonner , qu'elle retire toutes les bases militaires de nos pays, et que Elf Gabon par exemple décampe. Ce qui m'importe c'est que les peuples qu'elle écrase et qu'elle affame aujourd'hui par dictatures interposées, accèdent à leurs propres richesses et décident librement et souverainement de leur avenir.
PHH : Par rapport aux plus jeunes, est ce que vos textes ne les conduit pas à rechercher la signification de certains mots, de faire une démarche personnelle pour comprendre? Ou alors pensez vous être trop compliqués dans votre approche et ne pas être compris de tous?
Hamé (La Rumeur) : On écrit pas pour nous mêmes, pour s'écouter, c'est un sentiment que l'on ignore et que l'on combat. Parfois, j'ai le défaut d' être trop opaque, l 'impression qu 'il n 'y a que moi qui me comprend. Le nombre de textes qu'on a jeté... En fait, c 'est une question de dosage, on ne recherche pas une belle écriture, mais une écriture juste, on est pas des esthètes. C 'est un dosage entre le truc qui est accessible au premier abord et celui qu il l 'est moins, entre des vers plus crus et d'autres plus tissés, plus suggérés. C'est un équilibre à trouver, je ne dit pas qu 'on l'a toujours trouvé, mais c'est un vrai travail ! Et puis, on a horreur du consommable et jetable, du « chiable » dans l 'heure qui suit ; quand je réécoute les autres gars de la Rumeur, j 'aime bien redécouvrir les phrases, ou me rendre compte que j' avais compris des trucs de travers. C'est une relecture à chaque écoute, ce sont des degrés de lecture différents.
PHH : Mais tu n'as pas peur d' être inaccessible de par la complexité de vos textes pour ceux qui en ont peut être le plus besoin ? Est ce un effort que certains ont à faire ou vous qui êtes à un niveau trop au dessus ?
Hamé (La Rumeur) : On est ni des professeurs, ni des moralisateurs, seulement des pédagogues parfois en atelier d' écriture. Des mômes de 14-15 ans qui tombent sur nos lyrics, et qui vont zapper immédiatement parce que pour eux c'est du chinois, on ne peut pas les combler ou apporter des mots sur leur vies, même si j'ai eu des surprises en atelier ( pourquoi tel mot ou tel refrain a telle place etc..). On se pose la question de comment nos textes vont être perçus par le public, mais on ne veut pas faire de nivellement par le bas. La question pour nous est comment susciter l'imaginaire, sans sacrifier notre souci de rendre au rap ce qu' on lui a pris et l 'amour des mots. Mais on est conscients que notre public n'a pas 14 ans, que notre album est un peu plus « adulte » que la moyenne.
PHH : Beaucoup d' ados prennent cependant parfois les textes d'autres rappeurs au pied de la lettre, se laissent bouffer le crâne...
Hamé (La Rumeur) : Oui, mais on a pas la prétention de rivaliser avec eux, d' adapter nos textes aux 10-18 ans. Et puis certains s'intéresseront. Ceux qui achètent nos disques ( 40000 pour l 'ombre sur la mesure ) sont d 'une génération plus âgée en général.
PHH : Penses tu que l' écoute de votre album se fait de manière plus solitaire, avec un casque, tranquillement ?
Hamé (La Rumeur) : Il y a de ça, oui. Mais on a essayé de développer un aspect visuel aussi, de mettre le verbe au service de l'image, de ne pas être trop cérébral également. Cela nous est arrivé parfois, mais cela reste de la musique, il faut que ça sonne bien à l'oreille ; ensuite tu peux te plonger dans le livret, mais l'essentiel est de bien sonner. Mais pour ceux qui passent à travers les textes, ils y reviennent ou non, mais nous on ne peut pas faire en dessous.
PHH : Est ce que des jeunes viennent vous voir en disant « tiens grâce à vous j 'ai compris tel ou tel mot ou je me suis renseigné sur le métro Charonne », etc , crois tu que cela ouvre des consciences?
Hamé (La Rumeur) : Oui, oui, après la sortie du maxi, mais on confond souvent la manifestation pacifiste d' octobre 1961 (et le massacre de dizaines d'Algériens entre autre au métro Charonne) et la manifestation des organisations françaises de gauche contre la guerre d ' Algérie qui a dégénéré en février 62. En 61, pendant le couvre feu instauré par Papon (préfet de police de Paris),des dizaines de milliers d'Algériens descendent des bidon-villes et taudis banlieusards vers Paris pour l'Algérie indépendante. Face à eux quelques milliers de crs, gardes mobiles et gendarmes ferraillés jusqu'aux dents dont les ordres venant du plus sommet de l'Etat (et pas seulement de Papon) sont de réprimer absolument cette « honteuse provocation au c½ur même de la capitale ».
Cela va déboucher sur le plus gros massacre ouvrier à Paris depuis la commune de Paris , au vu et au su de tout le monde. Ensuite, chape de plomb pendant trente ans. Maintenant, des historiens en ont parlé, des documentaires ont été faits. Ensuite, en ce qui concerne la manifestation des organisations de gauche française contre la guerre d 'Algérie et l'envoi de soldats français dans les « djebels », il y a eu 8 morts (Français), et dans la conscience collective, cette événement occulte tout de suite octobre 61. 500000 personnes sont descendus dès le lendemain dans la rue pour les 8 morts et à juste titre. Mais les centaines d'Algériens jetés à la Seine, pendus dans le bois de Vincennes, torturés dans tous les commissariats parisien...rien. Comme si une vie, une mort ne pesait pas du même poids selon qu'elle est arabe ou blanche...
Donc, dans on m' a demandé d' oublier, je parle du 17 octobre 61, et on m'a souvent demandé à quoi je faisais allusion, c'est à ça en fait, cette partie de l' histoire de France. Mais pour moi, mon histoire est celle de ces hommes et femmes qui se sont battus pour que les générations futures vivent mieux, relèvent la tête et fraternise, c'est cette partie de l' histoire que je veux de m'approprier.
PHH : Tu essaies de faire un certain travail de mémoire, en somme ? Parce que là, on parle d' Algérie, mais on pourrait parler des massacres au Cameroun, de l' ancienne Indochine...
Hamé (La Rumeur) : De Madagascar, ou du Congo... Partout, on peut en parler, comme le Rwanda, un génocide vite fait bien fait...
PHH : Et sur l' Afrique d' aujourd'hui ? Vous vous y intéressez, vous lisez ( comme la Françafrique, l' ouvrage de Verschave ) ?
Hamé (La Rumeur) : Je préfère Ludo Martens à Verschave. Mais bon.
On a une sensibilité marquée par l'anti- impérialisme, l'anti-colonialisme, on est de ceux qui pensent que les liens coloniaux ont été reformulés après les indépendances, il n ' y a qu'a voir ce qui se passe en Côte d ' Ivoire actuellement. On a un regard sur l' Afrique, mais on se préoccupe également de ce qui se passe en Irak ou encore au Venezuela. On sait que ces histoires sont liées aux appétits carnassiers des grandes puissances, ils nous font avaler ce qu'ils veulent. Ce sont les mêmes schémas partout, avec des spécificités selon les pays, mais les rapports dominés -dominants sont toujours les mêmes. Partout où il y a d'immenses réserves énergétiques, il y a des conflits (Algérie, Angola, etc... ). On suit beaucoup l' actualité géopolitique, et cela revient souvent dans nos discussions, on est animés par ça, le regard sur l' Afrique, sur les autres et sur le monde...
PHH : Ca change des égotrips ou des visions nombrilistes de certains...
Hamé (La Rumeur) : En fait, on est inspirés par trois axes dans nos textes : l' histoire et l'actualité internationale ( 365 cicatrices, écoute le sang parler, les petites annonces), notre condition d'enfants d'immigrés en France et notre vécu de quartier ( 20000 lieux de la mer, je connais tes cauchemars), et la Rumeur dans l'industrie du disque ( le prédateur, l' ombre sur la mesure). Ce sont trois facettes de ce que l'on essaie d' apporter.
PHH : Est ce difficile de se renouveler en ce qui concerne l' élaboration des textes ? Vous arrivez à écrire en trois heures ou cela vient lentement ? Est ce l'inspiration pour écrire qui est la plus difficile à trouver ?
Hamé (La Rumeur) : Il y a une période de gestation assez longue, le plus difficile est de diversifier la palette des couleurs au sein d'un même univers, on a souvent tendance à être récurrents, à décliner des thèmes sous des angles pas forcément différents. Ecrire des textes foncièrement nouveaux est difficile, depuis la sortie de l' album on a juste griffonné quelque ébauches. Depuis six mois, j 'essaie de m'alimenter en voyageant et en rencontrant des gens. J'essaie de prendre du recul, de lire, de discuter, de m' oxygéner pour éviter la consanguinité, en plus, je travaille à coté.
PHH : Tu n'es donc pas un professionnel de la musique, tu dois travailler à coté ?
Hamé (La Rumeur) : Oui, même si ça commence à aller un peu mieux pour nous.
PHH : Et l' album, il est remboursé, il fallait en vendre combien pour ça ?
Hamé (La Rumeur) : 20000 environ. Notre budget de production a été assez faible, d ' habitude c'est 1 ou 1,5 millions de Francs en major, nous c 'était de l 'ordre de 500000 Francs. C'est le budget d'un clip normalement, on s'est juste permis d'aller faire le mastering à New York, pour donner un son rond et un peu plus chaud. On est pas des capricieux, juste modestes.
PHH : Et en ce qui concerne le succès d'estime et les ventes ?
Hamé (La Rumeur) : En ce qui concerne les ventes, on est en progression régulière et constante ( pour atteindre plus de 40000 copies vendues de l' album ) .Beaucoup de gens nous sollicitent maintenant, on a joué devant 10000 personnes aux transmusicales de Rennes, fait les premières parties de Noir Désir, il y a eu une accélération depuis 2 mois, on a vraiment terminé le cycle de la trilogie et on est passé à autre chose, on en a le sentiment palpable.
Le succès d'estime est également perceptible.
PHH : Faites vous des exercices particuliers pour la diction ou pour le flow ? Et d' où vient cette façon de racler les R ?
Hamé (La Rumeur) : Ca, je ne le fait pas exprès, ça vient de ma voix et du fait que je vienne du sud et que je sois arabe, ou alors une déformation de la glotte...Et pour moi le flow, c'est comme un battement de c½ur, c 'est rapper comme tu parles, c'est très technique, mais ce qui détermine ta technique, c'est ton écriture.
Sur les exercices, je n'en fait pas trop, mais j'aimerais bien prendre des cours de chant, pas forcément pour le réinjecter dans la Rumeur... Savoir jouer d'un instrument, aussi, cela me plairait bien. Y a des trucs des fois que j'aimerais bien comprendre, des notes etc...
PHH : Et pour le texte du pire du 2e volet, dans quel état d'esprit étais tu lorsque tu l' a écrit, construit ? Qu' est ce qui t'as amené à faire ce raisonnement ?
Hamé (La Rumeur) : Ce morceau là, je ne l'ai jamais rappé sur scène, c 'est un thème qui m'est très cher :comment assimiler le mépris de toi même, qu' une éducation ou une société t' enseigne ? C 'est très violent pour moi de croire qu' au plus profond de toi même t 'es une merde, que tes parents sont des merdes ; il n'y a rien de plus violent qu' un môme de quinze ans qui sort du système scolaire en situation d' échec complet et qui ait appris seulement une chose du système scolaire, c 'est de haïr et de se haïr. Il ne reste donc que la violence pour lui, et cela se traduit de façon inconsciente. C'est le gâchis. J' ai écris ce texte rapidement en deux ou trois versions, alors que généralement, il me faut au moins dix versions. Il ne m'a fallu que quinze jours ( ! ), ce qui est assez court pour moi, le temps de l'écrire, de revenir dessus...Le deuxième volet, je l' ai rappé assis en studio, car je voulais un ton introspectif, avec le diaphragme compressé, le dos rond.
PHH : Et sur votre rencontre avec Noir Désir, comment cela s'est il passé ?
Hamé (La Rumeur) : Avant de les connaître, je les avais déjà vu en concert et acheté quelques uns de leurs albums. Ils ont 20 ans d 'existence et un parcours intègre : grand respect à eux. Ils ont lu un article sur nous dans libé , ont acheté le disque et leur guitariste nous a appelé ensuite, disant qu'ils aimaient bien la démarche du groupe. On s 'est rencontrés sur une date commune au festival de Dours en Belgique, on a beaucoup discuté et ils nous ont proposé de faire leurs premières parties ( notamment au zénith de Paris ). Ce sont des gens très ouverts, accueillants et d'une grande simplicité. Jouer face à un public qui n'est pas là pour nous et qui n'est pas forcément ouvert à notre genre musical, c'est aussi un risque et une occasion qu'on ne voulait pas manquer.
PHH : Il y a pas mal de groupes HipHop qui orientent leur musique vers l'électro, et-ce que tu penses que c'est un évolution ou l'on devrait plutôt rester à se concentrer sur un beat et une bonne basse? Est-ce que pour vous c'est une voie à explorer?
Hamé (La Rumeur) : On est des Old schooler, des vieux de la vieille. Nos DJs (qui réalisent les sons ndlr ) sont sur les platines depuis 84-86, ils ont vécu l'arrivée du Hip-Hop, son développement et sa commercialisation. Ce sont des trentenaires, les grands frères du groupe même si ils sont aussi les plus discrets. Leur son est marqué par la fin des années 80, le début des années 90...de Public Enemy jusqu'à Pete Rock. On est pas des formalistes, du genre à bouleverser notre son :on ne va pas intégrer tous les trucs à la mode. Les BPM rapides à la Timbaland, le son bounce ne nous vont pas, mais ça ne veut pas dire que l'on aime pas. Néanmoins, on a un son, un inédit, que l'on a fait aux Transmusicales durant notre concert, où tu as une boucle de synthé un peu "techno", très électronique avec un beat bien binaire. Notre DJ nous l'a pondu parce qu'il aime ça aussi, mais ça reste très hardcore : électro dans la sonorité mais pas dans la cadence. Le coté speed électro, ce n'est pas quelque chose que l'on compte utiliser souvent.
Dans la rumeur, on essaie d' avoir une esthétique de velours, des musiques assez minimalistes, épurées, aériennes aussi. A la fois sombre, avec pas mal de nappes.... Le concept est un peu celui de la main de fer dans un gant de velours : des textes sombres et durs et une musique nappée, un peu jazzy.
PHH : J'aimerais savoir si vous arrivez à écouter du rap français?
Hamé (La Rumeur) : Casey, Sheryo, En Falch (rires)...
PHH : C'est une collaboration...
Hamé (La Rumeur) : Oui mais ce sont les rares en HipHop français que j'arrive à écouter ; il y avait l'album des Lunatic, fut un temps, mais je m'en désintéresse maintenant car cela s'éloigne de ce que c' était, il y a eu quelques concessions.
PHH : Est-ce que tu penses que beaucoup de rappeurs ont trop une vision de court terme, de profit direct...
Hamé (La Rumeur) : Je pense qu'il y a beaucoup de précipitation. Ces dernières années, Skyrock a récupéré le rap et c'est devenu autant le maquereau des majors que des artistes eux-mêmes ; ces gens ont maintenu l'illusion que le succès pouvait arriver très rapidement. Il y a eu la période des disques d'or pendant un an ou deux. N'importe qui bombardé sur Skyrock finissait disque d'or, au point que certains artistes ne sont que des créations de cette radio. Que penser des artistes qui n'ont ni un live ni une scène à leur actif et qui débarquent avec leur seule existence discographique ?
Avant d'avoir sorti notre disque, on a fait 8 ans d'underground, d'activisme sous-terrain et de scènes.
Plus dur sera la chute, ce sont des succès artificiels, sous anabolisants.
Le format boosté par ce genre de radio arrive lamentablement à saturation.Ca ne vend plus et beaucoup se regardent avec des yeux bovins du genre « qu'est-ce qu'il reste de ce qu'on a fait après ces années de culotte baissée ?... »
PHH : Penses-tu que cela va créer une contre-réaction?
Hamé (La Rumeur) : Oui c'est certain. Depuis le début de la trilogie, on a cherché à mettre en garde tous les groupes qui se vautrent aujourd'hui, qui vendent 10 à 15000 albums alors qu'ils en vendaient 400000. Il y a plein de groupes qui se prennent des murs, même ceux qui paraissaient solides. Il y a un phénomène de saturation parce qu'ils proposent toujours la même chose. Le formatage a été tel qu'il en est devenu leur cercueil. Nous n' avons pas bougé de notre position, et si maintenant un groupe peut paraître comme étant la bête noire de cette radio, c'est la Rumeur.
En plus, ils nous ont intenté un procès à cause d'un article paru dans le magazine la Rumeur. Ce magazine gratuit a été retiré au bout de 15 jours des points de distribution. La radio a fait pression sur la maison de disque.
PHH : Que penses-tu du prosélytisme religieux qui peut-être fait par certains rappeurs?
Hamé (La Rumeur) : Je trouve ça choquant. Faire de l'Islam un élément de marketing, je trouve cela puant. Ta foi, tes convictions religieuses ne regardent que toi. Si tu as trouvé ton épanouissement dans une forme d'Islam radical, très bien mais n'en parle pas, on s'en fout, cela ne nous regarde pas. Et je dirais la même chose à un juif ou à un chrétien. La religion ne doit pas servir à vendre des disques, ce n'est pas du marketing, il faut respecter ceux qui ont une vraie démarche religieuse. Cela peut choquer des gens, et notamment ceux qui ont la foi. En tout cas, ce n'est pas cela que j'attends d'un rappeur ; pour moi, c'est un aveu d'immaturité.
PHH : Certains l'intègrent même comme une composante de la culture Hip-Hop...
Hamé (La Rumeur) : Que cela fasse partie intégrante de leurs cultures et qu' à la rigueur ils en parlent de manière nuancé, je veux bien...mais là on sent souvent l'excitation du néophyte, du gars qui vient de rentrer en religion. Il n'y a rien de pire que les nouveaux convertis. Ils veulent automatiquement proposer leurs solutions à tous, et sont souvent les moralisateurs les plus caricaturaux.
PHH : Un dernier mot pour PHH...
Hamé (La Rumeur) : Bonjour et tous mes voeux à ceux qui avancent la tête haute...
Interview réalisée par Emiplegiane avec la participation de Robin Mastaz & Teanyck.